Catherine Leutenegger

Entretien

avec Fannie Audergon,

La Cabinerie, décembre 2018

Fannie Audergon ( FA) : Comment, en terme de mise en scène ou de lumière, avez-vous fait de ces poupées des objets photographiques? 

Catherine Leutenegger ( CL) : Les poupées ont été photographiées dans mon studio en suivant un dispositif systématique rigoureux au niveau des choix techniques. La mise en lumière, l’angle de prise de vue et le cadrage sont identiques avec l’intention de renforcer la dimension sérielle et typologique de l’oeuvre. Cette systématique protocolaire invite le spectateur à considérer les images aussi bien individuellement (de manière autonome) que dans leur ensemble. L’éclairage consiste d’une source unique de lumière artificielle placée de manière à accentuer le modelé des visages et le rendu détaillé des matières (vêtements, emballage, boîte en carton etc.). 

FA :  Comment êtes-vous passée de l’objet à l’image? 

CL : Ces poupées de vinyle et silicone sont conçues de manière très réaliste: leurs tailles, poids, apparences correspondent à si méprendre à des nourrissons en chair et en os. En plus d’être un outil permettant la reproduction fidèle des aspects visibles extérieurs d’un objet (hyperréalisme des détails), le médium photographique a cette capacité intrinsèque de figer le mouvement du sujet. Ce qui m’a permis de renforcer cette ambigüité entre inerte et vivant pour ainsi brouiller davantage les pistes de lectures. En images – c’est-à-dire en vision deux dimensionnelles – il est plus difficile de savoir s’il s’agit d’êtres vivants ou de poupées. En plus de l’immobilité, il y a aussi le silence inhérent aux images qui me fascine. 

Il s’agissait pour moi de reproduire cette première vision/ moment de découverte de la poupée « encore à l’état brut », comme si l’on venait de soulever le couvercle de la boîte. En outre, les photos ont été recadrées en fonction du carton afin de focaliser le regard sur « le contenant et le contenu » en annihilant volontairement le contexte. La recherche de mise en scène dans un environnement reconnaissable aurait dévié inutilement le propos qui doit à mon sens se concentrer essentiellement sur la poupée ainsi que ses attributs. 

Dans ma démarche artistique, la photographie constitue un outil idéal pour jouer sur le rapport d’échelle. Le choix de la forme finale de présentation de ces photos de poupées joue un rôle majeur dans la compréhension et la réception de mon travail. Il s’agit de tirages photo contrecollés sur un support rigide de grande taille qui amènent volontairement un surdimensionnement du sujet de départ. Les poupées mesurent env. 40cm de hauteur. Dès lors, cette présentation leur confèrent un aspect monumental ou même « monstrueux » qui happe davantage le spectateur. Ces grands formats invitent également notre regard à se rapprocher des tirages pour en apprécier les moindres détails et tenter d’y déceler l’énigme sous-jacente de ces poupées plus vraies que nature... 

FA :  Comment avez-vous procédé pour accentuer l’aspect « morbide » ou violent de ces poupées (qui sont, vous en conviendrez, des jouets n’ayant par pour objectif de présenter un visage effrayant)? 

CL : Objets de collection ou de décoration, oeuvres d’art ou jouets, l’une des ces conceptrices, Linda Webb, déclare avoir ressenti à la naissance de son fils «le vif désir de l’immortaliser pour ainsi garder un souvenir fidèle des premiers jours de sa vie». 

Avec ces bébés exceptionnels, l’artiste Linda Webb a crée quelque chose de tout à fait particulier : des bébés qui vont vous mettre le cœur en émoi ! 

Source : le catalogue The Ashton Drake Galleries 

En premier lieu – pour conserver cet effet troublant et ambigu chez le spectateur – mon choix de poupées s’est délibérément orienté vers des modèles aux yeux fermés plutôt que ceux avec les yeux ouverts. Avec les yeux fermés, les hypothèses de l’enfant endormi ou sans souffle de vie demeurent plausibles. L’aspect morbide provient également du confinement de la poupée dans sa boîte, qui peut renvoyer formellement à l’intérieur d’un cercueil d’enfant ou à la couveuse d’un hôpital. À noter que la mise en lumière rasante et froide accentue un rendu clinique et aseptisé clairement revendiqué. L’angle de vue zénithale est une vision quant à elle qui confronte radicalement le spectateur au sujet. Il s’agit également d’une vision à interpréter peut-être comme une vision « surhumaine », divine... Pour arriver à ce point de vue lors des prises de vues, j’ai positionné mon appareil en hauteur sur un escabeau au dessus la boîte posée à même le sol en faisant en sorte de conserver les lignes du carton bien parallèles pour éviter les distortions.

FA :  En ce qui concerne la mise en scène, est-ce vous qui avez choisit l’habillement des poupées? 

CL : Non. Les poupées sont livrées avec une configuration prédéfinie au niveau de l’habillement et des accessoires. Il ne s’agit pas de modèles personnalisables à la commande. Les plus sophistiquées 

disposent d’un système de respiration ou d’un cœur artificiel intégré fonctionnant sur piles. D’autres viennent avec des accessoires inclus types vêtements, lolettes, peluches, faire-part/bracelet de naissance ou simplement la couche-culotte ! 

FA :  Et s’agit-il de l’emballage initial des poupées?
CL : Oui. Les poupées sont présentées avec leurs emballages et accessoires telles qu’elles sont livrées dans leurs 

boîtes d’origine par courrier postal.


FA :  Si je peux quand même me permettre un « pourquoi »... Pourquoi avoir choisi de montrer 

l’emballage dans le cadrage de la photographie? 

CL : Dans le catalogue de commande ou sur le site internet, les poupées sont systématiquement mise en scène dans un environnement personnalisé et chaleureux (liquette, couffin, berceau, etc.). Les poses sont réalistes et la lumière amène une touche très intimiste de manière à sublimer la poupée en leur donnant un aspect qui paraisse encore plus réaliste. Pour chaque modèle il y a également un petit texte d’accompagnement qui nous raconte une histoire autour de la poupée comme s’il s’agissait d’un vrai enfant. 

Mon travail va à contresens de cette mise en scène, mise en valeur commerciale. 

L’emballage intérieur et la boîte en carton qui protègent la poupée pendant son transport sont peut-être encore les seuls indices présents dans l’image nous laissant supposer qu’il ne s’agit pas de vrais nourrissons (par exemple le papier bulles). Quand bien même, cet emballage a été savamment pensé et élaboré par ces concepteurs de manière à nous faire penser qu’il pourrait s’agir d’un emmaillotage ou d’accessoires pour les nouveau-nés. Par exemple, les élégants rubans en tissu satiné qui font penser au premier regard à de jolis ornements intégrés aux vêtements, ne servent en réalité que d’attaches dans la boîte pour minimiser les mouvements de la poupée lors du transport et ainsi éviter que ses membres en silicone ne s’abîment. Tout comme le bonnet qui sert à protéger les cheveux véritables ou en mohair pour éviter que la poupée n’arrive décoiffée chez son destinataire. 

D’où la force du travail à mon sens, où nos référents culturels s’embrouillent et s’entrechoquent à la vue de ces images... 

 

FA :  Quel est le format habituel de ces photographies? Est-ce la première fois que cette photographie est tirée dans un format aussi grand? Quel impact pensez-vous que le format que nous avons choisi peut avoir sur la réception de l’oeuvre? 

CL : Le format habituel est légèrement inférieur aux dimensions adoptées pour l’installation à la Cabinerie. La taille finale de présentation des images participe indéniablement au sentiment d’inconfort que je cherche à provoquer au regard de l’œuvre. 

FA :  Que pensez-vous de l’idée de dévoiler progressivement l’oeuvre, à l’occasion d’un calendrier de l’avent? 

CL : Je trouve que cela apporte une dimension complémentaire très intéressante à la lecture de mon travail.
Le dévoilement progressif ajoute de la préciosité et du mystère à l’objet dissimulé... Les cases soulevées jour après jour fonctionnent également très bien dans la symbolique de la surconsommation, du suremballage, etc. En particulier en période de fêtes, dans cette frénésie consumériste... 

Je parlais plus haut de ce moment de découverte de la poupée à l’ouverture de la boîte, de cet effet de surprise dans l’étrange premier face à face/confrontation en soulevant le couvercle. Les attentes de son acquéreur vont- elles être comblées? Avec le dévoilement progressif de l’œuvre, il y a cette touche additionnelle de latence, suspense. Qui peut s’apparenter en quelque sorte à la naissance d’un bébé. 

Ces poupées sont vendues comme des poupées de collections, mais beaucoup de personnes les commandent en tant que substituts pour combler un vide dans leur vie personnelle notamment la perte ou l’impossibilité d’avoir un enfant mais pas seulement... 

« C’est comme une tentative au-delà du temps, de conserver quelque chose qui a disparu. C’est peut-être aussi les retrouvailles avec une enfance perdue. » 

Professeur François Ansermet, psychiatre spécialiste en périnatalité.